Le trilemme de Rodrik et le contrôle des investissements IA : la souveraineté avant l'hyperglobalisation
En étendant son régime de filtrage des investissements sortants à l'intelligence artificielle, Washington choisit la souveraineté technologique au détriment de la libre circulation du capital. Le trilemme de Dani Rodrik — on ne peut avoir simultanément hyperglobalisation, souveraineté nationale et politique démocratique — éclaire pourquoi ce choix n'est ni accidentel ni temporaire.
La Section 8521 de la NDAA FY2026, signée en décembre 2025, étend le régime américain de filtrage des investissements sortants (Outbound Investment Rule) à l'intelligence artificielle. Concrètement, le secrétaire au Trésor peut désormais interdire — et non plus seulement exiger la notification de — certaines transactions d'investissement de personnes américaines dans des technologies d'IA jugées sensibles à l'étranger. Cette disposition rejoint 36 autres articles liés à l'IA dans le même texte, parmi lesquels le retrait obligatoire des systèmes d'IA chinois (DeepSeek, High-Flyer) des réseaux du ministère de la Défense sous 30 jours.
Ce choix réglementaire illustre avec une précision inhabituelle le trilemme formulé par l'économiste Dani Rodrik dans The Globalization Paradox (2011) : une économie ne peut poursuivre simultanément l'hyperglobalisation (intégration économique maximale, libre circulation des biens, des services et du capital), la souveraineté nationale pleine et entière, et la politique démocratique — elle doit en sacrifier au moins une. Rodrik distingue trois configurations possibles : le « bridage doré » (golden straitjacket) qui sacrifie l'autonomie démocratique nationale au profit de l'intégration mondiale et de la crédibilité auprès des marchés ; le fédéralisme mondial, hypothétique, qui sacrifierait la souveraineté nationale au profit d'institutions démocratiques supranationales ; et le compromis bretton-woodsien, qui sacrifie une part d'intégration économique pour préserver à la fois la souveraineté et la démocratie nationales.
En matière d'IA, les États-Unis optent explicitement pour la troisième voie. Le filtrage des investissements sortants n'est pas un contrôle des capitaux au sens classique — balance des paiements, défense de la monnaie — mais un contrôle sélectif et qualitatif : certains flux de capital américain vers certaines technologies, dans certaines juridictions, sont prohibés quand d'autres restent libres. C'est une sélectivité que la théorie classique des contrôles de capitaux (Bhagwati, Dornbusch) décrivait surtout comme macroéconomique ; ici, elle devient un instrument de politique industrielle et de sécurité nationale, calibré technologie par technologie.
L'argument économique sous-jacent est que la diffusion internationale du capital et du savoir-faire en IA — par les co-investissements, les participations minoritaires, les transferts de compétences associés à un tour de table — constitue elle-même un canal de diffusion technologique stratégique, au même titre que l'exportation directe de semi-conducteurs avancés ou l'emploi de talents. Un investisseur américain qui finance un laboratoire d'IA à l'étranger ne transfère pas seulement des dollars : il transfère souvent de la gouvernance, de l'accès à des données d'entraînement, et un réseau de distribution. Washington a conclu que ce canal méritait un filtre au même titre que les canaux plus visibles — d'où le passage d'un régime de notification à un régime d'interdiction pour les transactions les plus sensibles.
Le coût de ce choix, dans la grille de Rodrik, est la part d'intégration économique sacrifiée : les investisseurs américains perdent une option d'allocation de capital qu'ils avaient auparavant, et les start-ups d'IA étrangères perdent potentiellement l'accès au capital américain le plus abondant au monde — un recul par rapport à l'hyperglobalisation financière des deux dernières décennies. Les 37 dispositions IA de la NDAA, prises ensemble, dessinent moins une politique de l'IA cohérente qu'une accumulation de leviers de souveraineté technologique mobilisés secteur par secteur, section par section, au rythme des lois de défense annuelles plutôt que d'un cadre économique unifié.
Pour les entreprises de nos secteurs cibles — aéronautique & défense, énergie, industrie, luxe — l'implication directe est la suivante : toute structuration de partenariat technologique impliquant de l'IA, des investisseurs américains et une contrepartie étrangère devra désormais vérifier, en amont, si la technologie et la juridiction concernées tombent dans le périmètre « prohibé » ou « notifiable » du Trésor — un filtre réglementaire qui s'ajoute, et non se substitue, aux contrôles à l'export existants (ITAR, EAR) et aux régimes équivalents dans d'autres juridictions, UE comprise. Le règlement d'application reste à publier ; son périmètre précis déterminera l'ampleur réelle du frein à l'investissement transfrontalier en IA.

Analyse publiée par
Cardan-AI Intelligence
Notre cellule de recherche et d'analyse, dédiée à l'IA appliquée à l'entreprise, à l'industrie et à la conformité réglementaire.
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